Une soirée pour découvrir la richesse de la culture hongroise à travers un dialogue entre musique et littérature. Le duo pianiste-violoncelliste Sabine Weyer et Dimitri Maslennikov interprétera des œuvres de Miklós Rózsa et Zoltán Kodály, en écho à des textes d'écrivains hongrois — notamment László Krasznahorkai, prix Nobel de littérature 2025.
Intervenants
- Duo pianiste-violoncelliste : Sabine Weyer & Dimitri Maslennikov
- Joëlle Dufeuilly — traductrice de László Krasznahorkai
- Paul-Victor Desarbres — traducteur d'écrivains hongrois
Projet de programme musical
Cliquez sur le titre d'un mouvement pour l'écouter sur Spotify.
Miklós Rózsa — Duo pour violoncelle et piano, Op. 8
Zoltán Kodály — Sonate pour violoncelle et piano, Op. 4
Programme prévisionnel, susceptible d'évoluer.
Poèmes de Miklós Radnóti
Miklós Radnóti (né Miklós Glatter, 1909-1944) est l'un des plus célèbres poètes hongrois. Issu d'une famille d'intellectuels juifs de Budapest, diplômé de lettres à Szeged, il fut aussi traducteur d'Apollinaire, de La Fontaine et de Virgile. Antifasciste convaincu, conscrit au Service du Travail des Juifs, il fut fusillé par les SS lors de leur retraite en novembre 1944, ses derniers poèmes en poche ; on les exhumera avec son cadavre en 1946, publiés sous le titre Ciel écumeux.
Trois poèmes de Miklós Radnóti seront lus au cours de la soirée.
Je ne sais…
Je ne sais pour autrui ce qu'est cette campagne,
mais ce petit pays, c'est le mien que les flammes
cernent, c'est l'univers qui berça mon enfance,
c'est lui qui m'engendra comme l'arbre la branche
et puisse aussi mon corps un jour y reposer.
Ici, je suis chez moi : ce buisson à mes pieds,
son nom, je le connais, je connais la couleur
de ses fleurs et le nom de tous les promeneurs
et par un soir d'été je connais la raison
de ce flux de douleur empourprant les maisons.
Le pilote ne voit qu'une carte, il ne sait
dans quel village ici Vörösmarty1 vivait ;
lui ne voit qu'un schéma d'usines, de casernes,
moi ce grillon, ce bœuf, ce clocher, cette ferme ;
lui ne voit que l'usine et que le quadrillage
des champs, moi l'ouvrier tremblant pour son ouvrage,
la forêt, le verger, cette vigne, ces tombes,
cette femme à genoux qui sanglote dans l'ombre ;
dans son collimateur, lui voit la voie ferrée,
moi le garde-barrière et toute sa nichée
qui drapeau rouge en main de loin me fait bonjour ;
l'usine ? un bon gros chien s'y roule dans la cour ;
et nos vieilles amours, c'est là sous ces charmilles
qu'ont éclos leurs baisers de miel et de myrtille ;
au rebord du trottoir en allant à l'école
marcher sur tel pavé m'éviterait la colle,
pensais-je, et ce pavé je puis le retrouver…
mais un tableau de bord fait-il voir un pavé ?
Notre peuple est coupable autant certes qu'un autre
et nous savons fort bien ce que fut notre faute ;
des ouvriers pourtant, des poètes sont là,
des enfants nouveau-nés dont l'esprit mûrira,
qu'on cache dans la cave en attendant le jour
où la paix fera signe et sera de retour…
À nos cris bâillonnés répondront ces voix nouvelles…
Ô nuage, grande nuit, recouvre-nous de ton aile !
1 Mihály Vörösmarty (1800-1855). Chef de file des Romantiques, il sera, une génération avant Petőfi, le premier grand poète national hongrois.
17 janvier 1944
Ciel écumeux — Le printemps…
Prélude aux Églogues
Les glaçons filent sur le fleuve et par plaques noircit la rive ;
la neige fond ; sur les traces déjà des lièvres, des chevreuils,
le rayon nouveau-né du soleil dans les flaques s'ébroue.
Le printemps vole, cheveux défaits, sur les montagnes indolentes,
dans les entrailles de la mine, au long des trous par la taupe creusés,
sur les racines d'arbre se hâte, à la tendre naissance des bourgeons,
et sur vos tiges se repose, ô feuilles chatouilleuses — puis repart.
Et partout sur les prés, sur la colline froufroutante et le friselis des étangs :
l'azur comme un brasier qui prend !
Le printemps vole, cheveux défaits, mais de l'antique liberté
l'ange ne vole plus : il dort, dans un bas-fond, gisant
gelé dans la boue jaune, inerte prisonnier des inertes racines ;
de lumière, il n'en voit point là-bas, ni l'armée des petites feuilles
vertes bouclant sur les surgeons, hélas en vain : rien ne l'éveille.
Captif, en ses rêves de captif s'élargissent les cercles noirs
du chagrin, et la terre et la nuit glacée sur son cœur pèsent.
Il rêve, et pas même un soupir ne soulève sa poitrine, car là-bas
la glace ne craque pas. Racines muettes, criez ! feuilles,
hurlez ! chien écumant, clabaude ! fouette les flots, poisson ! secoue
ta crinière, cheval ! mugis, taureau ! gémis, torrent !
Dormeur, éveille-toi !
11 avril 1942
Sommeil
Le cœur dort et dans le cœur dort l'angoisse.
Sur le mur dort la mouche, près de la toile d'araignée.
Dans la maison, c'est silence, pas de souris vive qui trotte.
Le jardin dort et la branche et le pivert dans sa souche,
Comme l'abeille à la ruche, l'apion à rose dans sa rose.
Un été dort dedans les grains de blé que l'on égrène.
Une flamme dort sous la lune, froid médaillon en haut du ciel.
Et voici que se lève l'automne, qui vient en voleur dans la nuit.